23 Fév
2013

Monstres et compagnie

Ce lundi, j’ai eu la chance d’être invité à la soirée d’inauguration de la saison 2013 du Maxi Monster Music Show, un spectacle cabaret-rock délirant qui reprend le thème des vieux Freaks Shows, les spectacles de monstres.

Maxi Monster Music Show

image du Maxi Monster Music ShowLe Maxi Monster Music Show (MMMS) c’est quoi ? Je pense que c’est la question que tout spectateur s’est posé la première fois dans la salle. On voit entrer soudainement des personnages étranges, dans un environnement coloré aux dominantes rouges… le show commence.
Un vampire et un fakir aux guitares, le plus petit homme fort à la batterie, une danseuse désincarnée pour la contrebasse, une femme-tronc sur son petit chariot au mélodica, et un personnage aux multiples visages pour le piano. Le tout complété par une étrange poupée barbue à la voix… à la voix comme sortie d’un autre temps, ou d’une autre bobine.

La première chanson, on est trop surpris pour en penser quoi que ce soit. Mille choses à voir, chaque personnage est campé à la perfection, on s’y croirait ! Il y a du rythme, il y a de l’énergie, la magie du Maxi Monster Music Show opère.
Et pendant plus d’une heure et demi, chaque chanson est une invitation au voyage. Un voyage dans l’univers d’artistes déjantés, décalés. Mi-théâtre, mi-concert, chaque nouveau morceau est l’occasion d’explorer des thèmes parfois légers et drôles, parfois tristes et durs, de la vie des soi-disant monstres. Une formule emmenée par des artistes-musiciens dont le plaisir à être sur scène est tel qu’il en devient palpable, et se communique à tout le public.

Monstre ?

image de Mary Ann BevanAvant de s’attarder sur cette partie historique, un peu d’étymologie, sur monstre. Ici, nul besoin d’aller très loin pour comprendre : monstre, du latin mostrare, qui signifie montrer. Fortuno Liceti (philosophe et médecin italien du XVIIème siècle) résume d’ailleurs assez bien la chose : leur nouveauté et leur énormité les faisant considérer avec autant d’admiration que de surprise et d’étonnement, chacun se les monstre réciproquement. En bref, le monstre, c’est celui que l’on monstre.

Un sens intéressant qui nous vient du latin médiéval où le terme monstre est employé pour désigner des prodiges ou des miracles, c’est le cas dans quelques psautiers au XIIème siècle. Montaigne par la suite, utilisera ce terme pour désigner une chose prodigieuse, incroyable.
Moralité : le sens originel du mot monstre, en dehors de celui qui nous est bien connu, est en réalité assez flou. Il regroupe à la fois la notion de l’importance du regard dans la reconnaissance d’un monstre en tant que tel, mais aussi au caractère étonnant, prodigieux, que cela peut induire. En cela la définition de Fortuno Liceti correspond bien, quand il parle du monstre comme suscitant autant d’admiration que de surprise et d’étonnement, mais pas forcément de façon négative.

Les Freaks Shows

image de cirqueJusqu’au XVIIIème siècle, les humains présentant des difformités, ou des problèmes mentaux, sont souvent considérés avec crainte et respect, les populations y associant toujours un coté religieux. Comme un message divin, qui aurait pris forme sur Terre. On retrouve ainsi des reliques parfaitement authentiques de personnages difformes, chacune avec leurs capacités propres.

Au XIXème siècle, cette tendance change, même si elle fut déjà amorcée le siècle précédent. L’Homme occidental se bâtit un modèle de science pure en cherchant à tout expliquer, et tout étudier. Dans cette optique, il rejette l’explication religieuse ou merveilleuse du monstre pour en faire un phénomène d’étude, mais aussi de spectacle.

image promotionnelle d'homme sans brasLe schéma est presque toujours le même : un être présentant des différences avec l’homme européen « classique », et un bonimenteur. Je dis « différences » car il peut s’agir non seulement difformités physiques comme de problèmes mentaux mais aussi une simple différence de couleur de peau. Un homme noir mis en scène peut très bien faire partie d’un FreakShow.
Le rôle du bonimenteur est important. En réalité, c’est souvent lui qui fait le monstre, et qui fait le spectacle. Chaque personnage voit son histoire tissée de mensonges pour en faire un être exceptionnel, au passé exceptionnel. Un petit homme noir avec un costume rustique devient le chef capturé d’une tribu sauvage, des maladifs de peau deviennent les rejetons maudits d’hommes et d’animaux… Même un blanc immense devient un ancien roi viking dans ces spectacles.

L’important est d’exciter, d’exacerber le coté sauvage, l’original, pour capter son public. Des cirques se forment qui font le tour du monde. Popularisés par le célèbre Phinéas Taylor Barnum, ces Freaks Shows seront particulièrement nombreux et actifs aux Etats-Unis, devant des foules américaines friandes de ce genre de spectacles.

Le FreakShow fait partie de la culture populaire du XIXème à plus d’un titre. Démonstrateur d’un essor de la science d’une part, il est aussi un excitant naturel pour le confort de l’occidental dans son impression de puissance.
Tout ce qui ne correspond pas aux standards physiques et mentaux de l’homme occidental est un monstre, et peut être montré en zoo humain. On y insiste alors sur sa non-normalité, on exacerbe son rejet, et finalement on entre dans un processus de déshumanisation extrême. L’uniformité du monde occidental est en jeu ! On enferme les déficients mentaux, on les cache, et quand on ne le fait pas on déshumanise pour conforter l’occident dans son image inamovible et parfaite. C’est la confirmation de l’importance de la civilisation devant la barbarie, les stéréotypes et les clichés étant renforcés par la même occasion. Globalement ce genre de spectacle durera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, mais si notre humanité peut s’outrer de ces pratiques, elle pose aussi la question de l’intégration de ces hommes et ses femmes différents dans un monde de normes, un monde qui ne voulait pas d’eux.

 

Image en noir et blanc de la poupée barbue du maxi monster music showLe Maxi Monster Music Show c’est cela aussi, une réflexion sur la différence, où finalement chaque personnage malgré ses particularités aspire à être traité comme tout le monde, en assumant leur originalité. C’est poétique, c’est drôle… l’époque a changée mais au final dans un monde où l’apparence a une importance prédominante, cette réflexion est toujours la même. Comment se positionner face à cette caractéristique qui façonne notre monde et notre culture occidentale d’un coté, et les histoires des personnages du MMMS, qui finalement ne sont pas différentes des nôtres de l’autre ? Je vous conseille d’aller les voir pour vous faire votre idée…

Photos : Maxi Monster Music Show, archives.
Pour en savoir, plus visitez le site du MMMS, programmé tout cet été à l’Alhambra.

2 Commentaires

  • Il y a aussi une autre étymologie, demonstrare je crois, où le monstre est l’avertissement des dieux aux hommes qui pèchent.
    Et puis le monstre n’est-il pas moins celui qu’on monstre que celui qui désigne en instaurant l’anormalité ?

  • C’est Voltaire qui disait dans ce sens qu’il était plus difficile qu’on ne pense de définir les monstres. Pour ma part la définition de Fortuno Liceti reste ma préférée, elle n’induit rien de négatif, mais bien la notion de différence et de réactions face à cette différence.

Alors, vous en pensez quoi ?