19 Fév
2017
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Histoire Vivante, partie 1 : définition et polémiques

Pour citer Gringe, j’ai plus de retard qu’une femme enceinte, sur mon dernier article.
La semaine dernière, je n’ai rien écrit et on a vu le résultat : la France entière s’est vautrée dans des scandales politiques sans fin, c’est tragique n’est-ce pas ? Du coup, cette semaine, double ration. Je vais tricher en écrivant un long article en deux parties, sur un sujet qui m’est cher : l’Histoire vivante au sens large. Vous m’excuserez par avance de la nature de cet écrit, ça va plus ressembler « oui bon alors voilà j’en parle » plutôt qu’un truc très construit.

La difficulté d’aborder un sujet que l’on connaît bien, et sur lequel on est convaincu, c’est que tout semble évident. Bien entendu, cela ne l’est pas forcément. Au vu des gens qui ne comprennent pas bien l’intérêt de zozos en costume ou qui construisent des huttes étranges, il faut reprendre depuis le début. Partons du principe que l’Histoire c’est important et intéressant, on ne va tout de même pas repartir de trop loin, faut pas déconner. Allons-y pour un peu de définition !
On notera qu’il s’agit de ma façon de classifier les choses, car il n’existe pas à proprement parler de définition des domaines de l’Histoire Vivante qui fasse consensus. D’autant qu’en France on aime bien se battre autour de définitions vides de sens, ça occupe les gens de la plus mauvaise des façons. Ainsi donc voici les miennes, issues de mes propres observations et positions. Vous êtes prévenus.

Définitions

– Histoire Vivante –
homme en costume tenant une poterieC’est ma grande catégorie à moi. Au sens large, cela désigne toute entreprise visant à rendre l’Histoire… vivante. Et voilà m’sieurs dames ! Ça c’est de la définition de compet !
Blague à part, je l’accole spécifiquement à toute action physique permettant de retrouver un objet ou un geste, en lui donnant une existence contemporaine. Par exemple, les AMHE (Arts Martiaux Historiques Européens) le sont au même titre que l’excellent potier antique Pierre-Alain Capt. On va retrouver des gestes, des objets, et leur donner une nouvelle existence en les recréant.
Contre-exemple : un musée qui fait une belle exposition avec de chouettes panneaux expliquant la pêche à la moule au XVIème siècle en Basse-Saxe, ça ne fonctionne pas.
Il pourrait y avoir discussion pour ce qui est de certains éléments de médiation comme les reconstruction 3D, les dessins, les projections holographiques façon Jean-Luc, mais pour simplifier la chose, je considère que ça ne rentre pas dans ma catégorie Histoire Vivante.
Si tu suis, rends-toi immédiatement à la définition suivante. Sinon, retourne à la définition Histoire Vivante en début d’article.

– Archéologie expérimentale –
Méthode de recherche archéologique visant à recueillir le plus d’informations et de données lors d’une expérience de reconstruction encadrée. Par exemple, les mesures thermiques d’une reconstitution de four à pain ou l’analyse médico-légale des blessures occasionnées par une arbalète. Le but premier est ici de passer le cap de la théorie historique pour vérifier des hypothèses historiques. Tout cela permettant, en théorie si les choses sont bien faites, de faire avancer la Recherche. Avec un grand R, parce que c’est beau.

– Reconstitution historique –
reconstitution de furetier au XIIIème siècleAction de reproduire un objet ou un ensemble d’objets et de gestes, de bâtiments ou de structures, de manière à ce qu’ils correspondent parfaitement visuellement à un ensemble de sources historiques recoupées (Textes, images, objets archéologiques). On peut y constater plusieurs niveaux de finition en fonction des matériaux utilisés et des techniques employées pour reproduire les objets. Par exemple, moi je colle mes boucliers à la colle à bois alors que d’autres préfèrent la colle d’os de lapin bouillis. Dans cet exemple précis, cela démontre un grand courage doté d’un sens olfactif discutable (Traduction : la colle d’os bouillis, ça pue.)

– Évocation historique –
C’est de la reconstitution parcellaire. Si tu lis cet article en diagonale et que tu n’as pas parcouru la définition précédente, non seulement c’est mal, mais en plus tu dois retourner la lire en usant une potion de sagacité pour t’empêcher de refaire cette erreur.
Or donc, l’évocation historique a souvent pour but d’avoir quelque chose d’assez proche historiquement pour être « dans l’idée ». on y utilise souvent des sources historiques, mais moins qu’en reconstitution, et on va chercher des choses relativement simples, avec quelques entorses aux sources au passage. L’évocation historique se rencontre bien souvent dans les films et séries. Pour résumer : « ça passe. »

– Inspiration historique –
C’est tout le reste en pêle-mêle, qui peut s’inspirer de l’Histoire dans l’idée, mais pas dans la forme. Il n’y a pas de réelle considération pour les sources, juste pour un style ou pour se marrer. On retrouve souvent ça dans beaucoup fêtes dites « médiévales » en France, ou les fêtes de la Renaissance aux États-Unis. Dans les deux cas, cela n’a que peu à voir avec les périodes sus-nommées. Jeeeeeeee ne suis pas sûr de vouloir classer ça dans l’Histoire Vivante, mais disons que c’est un consensus par rapport à moi et moi-même, suite à diverses polémiques sur la question qui existent depuis des années. J’aime bien y participer d’ailleurs, c’est toujours l’occasion de passer pour un méchant extrémiste de l’Histoire prêt à se faire sauter avec une bombe aux foires à la saucisse. Mais pas avant le Moyen-âge central les bombes hein, parce qu’avant ça n’existait pas.

Intermède de test rapide pour voir si tu peux continuer l’aventure de cet article, quelques situations.

combat de béhourtJean-Kévin le troll des cavernes vous aborde, l’air affable. Il porte des collants, ce qui démontre son statut de guerrier, car comme chacun le sait c’est un vêtement technique pour le combat. Il est également vêtu d’un plastron de cuir acheté au marchand du coin, et de quelques fiolinettes de troll.
Dans quelle catégorie classer Jean-Kévin le troll ?
=> Si tu as répondu « inspiration », passe à la situation suivante.Si tu as répondu autre chose, retourne à la première définition, en perdant au passage un baril de potion de sagacité.

Arthur fait du combat en armure, le Béhourt. C’est un sport à la mode, consistant à taper très fort sur son petit camarade, seul ou en équipe, en portant des armures composées de divers éléments historiques sécurisés pour cette activité. Le pratiquant utilise des techniques issues de ses propres essais ou de méthodes modernes, plus rarement anciennes.
Dans quelle catégorie classer Arthur le béhourteur ?
=> Tu choisis l’évocation, passe à la suite de l’article. Tu choisis l’inspiration historique, tu n’es qu’un sale méchant extrémiste de l’Histoire. Tu choisis la reconstitution, retourne au début des définition, on t’aime quand même.
Elle était pas facile celle-là, et je vais encore me faire des amis. Du genre qui tapent fort sur leur prochain avec des objets contondants.

Paul et Mike.

Habile jeu de mot pour parler un peu des controverses liées à ces activités. Parce qu’en fait, oui, tout ce que je voulais aujourd’hui c’était parler des sujets qui fâchent, parce que j’aime le pop-corn et les foules qui s’entre-déchirent.

Distinguons plusieurs controverses que je souhaite aborder. Pour faire plus scientifique et mystérieux, j’ai donné des noms étranges aux effets liés : Le Don Camillo, le Laville et le Jourdain.

Effet Don Camillo…
image du film don camilloOu les querelles de clocher. Souvent ces polémiques sont à l’intérieur même des sous-catégories de définition. Elles consistent à considérer que « c’est pas ceci parce que… ». Et ça commence avec les définitions mêmes, les gens cherchant à se prévaloir de quelque chose au détriment de quelqu’un d’autre juste pour dire que.
On a donc plusieurs oppositions, par exemple entre ceux qui font les coutures invisibles à la machine en reconstitution et ceux qui font tout à la main, ceux qui considèrent que la reconstitution c’est de l’archéologie expérimentale, ceux qui considèrent que tout ce qu’on ne fait pas soi-même n’est pas de la reconstitution, ceux qui considèrent que les commémorations ne sont pas des reconstitutions etc. C’est sans fin, et ça varie selon les périodes pratiquées.
Je discutais de la question avec un camarade reconseux britannique qui me disait que c’était un truc très français, de créer des minis-clans qui se battent pour un oui pour un non quand ils s’ennuient. Et que c’est pour cela qu’en France il y n’y a pas de grand groupe de reconstitution, ou de vrai grand groupement cohérent. Sans bien connaître l’esprit ailleurs, cela semble être assez plausible comme interprétation.
Tenez, il existe même un débat sur « comment appeler celui qui fait de la reconstitution historique. » Reconstituteur ça fait instituteur (il y a les partisans du pour et du contre), reconstitueur ça fait tueur etc. Moi je dis reconseux, reconseuse(s). C’est moche, mais au moins ça n’est pas soumis à polémique de sur-interprétation. Et ça a le mérite de faire vaguement ridicule, et donc d’introduire une distance qui permet de lutter un peu contre l’effet Laville. Pour information la langue de Shaekst… Shakespi… Chatquiex… de Justin Bieber appelle la reconstitution « Reenactment » et le pratiquant « reenactor« . C’était quand même pas compliqué.

Effet Laville
L’effet Laville, c’est l’effet « oui, mais ».
recosntitution de hoplite grec en position de combatIl y a un véritable problème en France pour assumer ce que l’on fait en Histoire vivante. Beaucoup se sentent menacés par l’activité de leur prochain, pour une raison qui est aussi claire que l’eau de la Seine. Et des arguments fallacieux de ce type, il en existe des tas.
– Oui mais vous en reconstitution vous ne savez pas vous amuser.
– Oui mais c’est qu’un loisir hein.
– Oui mais on arrivera jamais à faire de la vraie reconstitution parce que l’air que l’on respire est différent m’voyez.
– Oui mais ceux qui font de l’inspiration historique ne sont rien que des ados boutonneux.

Je. Déteste. Ces. Arguments.
Au lieu de simplement assumer ce que l’on fait, avec les avantages et les inconvénients que ça a, beaucoup se disent qu’il faut rabaisser les autres catégories pour s’élever soi-même. Mais n’oublions jamais que l’on ne s’élève jamais que dans la médiocrité en jouant à ça.
Et ceux qui me connaissent diront « Certes, m’enfin combien de fois on t’a entendu te moquer de gens dans certaines catégories ». Précisément.
On se moque tous un peu, y compris de soi-même, on va tout de suite mettre de coté l’hypocrisie hein. L’important c’est de ne pas en abuser, et de ne pas le faire méchamment. Je crois que l’on a tout à fait la possibilité d’être en désaccord artistique ou technique et traiter cela par l’humour. Tout est une question de démarche. La démarche, c’est important. Et quelqu’un qui a une bonne démarche mais une réalisation médiocre ne peut que s’améliorer alors que quelqu’un qui a une bonne réalisation mais une démarche médiocre ne peut que suivre le chemin inverse.

Effet Jourdain
L’inspiration du nom de cet effet est facile à comprendre. Mêmes les moins intéressés d’entre vous par le théâtre se sont tapés Molière au lycée. Quooooi, commeeeeeent, entends-je d’ici les littéraires monter au créneau, comment peux-tu parler avec si peu de considération d’une pièce majeure, le Bourgeois Gentilhomme, où ce cher Monsieur Jourdain tente de se faire passer pour noble par tous les moyens ? C’est une satyre particulièrement intemporelle valable pour tellement de situations !
Encore une fois, précisément.
Je ne comprends pas toujours bien ce phénomène. En gros il consiste, pour un individu d’une catégorie donnée, à se prétendre d’une catégorie historiquement plus juste, présupposée comme supérieure.
image du film phillibert capitaine puceauPar exemple, beaucoup de reconseux prétendent faire de l’archéologie expérimentale. Beaucoup d’évocateurs prétendent faire de la reconstitution, et d’inspirés du vrai historique.
J’ai ainsi vu des mecs dans le sud m’affirmer que ouioui, les collants sont parfaitement historiques pour le XIIème, en plus d’être des vêtements techniques pour le combat. Fabuleux. Ou que pas de soucis pour utiliser un sabre mongol en Italie au XIVème siècle.
Et on a souvent le droit à de belles explications pour faire comme si il y avait une démarche solide. Par exemple dans le cas du sabre mongol « C’est parce qu’en fait c’est un souvenir ramené par quelqu’un de l’entourage de Marco Polo ». C’est véridique, je l’ai entendu.
Le plus régulièrement, ce que l’on entend le plus souvent, ce sont des justifications de râteau. C’est à dire que généralement pour faire une reconstitution, on utilise une fourchette chronologique cohérente. Mais certains prennent plutôt un râteau et évoquent la thèse de l’héritage familial. Exemple : « une épée viking au XIIIème siècle ? Bien sûr, en fait c’est l’ancêtre qui l’a récupéré au Xème lors des invasions et elle se transmet depuis dans la famille de générations en générations ». C’est imaginable, mais en aucun cas vérifiable, avéré ou crédible. Donc c’est un soucis dans le cadre de la reconstitution.
Bref, tout cela est très capillotracté. Et un peu tordu. Je cite les exemples de la reconstitution parce que je les connais bien.
Bien entendu, c’est spécifique en fonction des périodes, et plus on avance, plus la fourchette se réduit. Par exemple, pour moi qui suis médiéphile à la base, la reconstitution gauloise me semble utiliser une fourche plutôt qu’une fourchette. Je suppose que pour un gars qui fait de la 1ère Guerre, la reconstitution gauloise lui semble utiliser une moissonneuse-batteuse.

fonte de métal, méthode historique avec pinces et creusetPour en revenir à l’effet Jourdain, je ne comprends pas vraiment la position. D’un coté, si ces personnes considèrent vraiment que plus c’est historique mieux c’est, et bien autant le faire. D’un autre s’ils n’en ont pas envie, pourquoi ne pas simplement être honnête, y compris vis à vis du public ?
Parce que oui, le problème de l’effet Jourdain, c’est qu’il n’impacte pas uniquement les pratiquants, comme les deux autres effets. Il se propage aux publics auprès desquels ces mêmes pratiquants interviennent. Que ce soit lors de fêtes historiques, d’animations diverses ou de soirées entre amis, cela n’a jamais tué personne de dire « alors ça ça se faisait comme ça, mais nous on a préféré adapter pour des raisons de facilités de création, de but démonstratif etc. »
Par exemple, les membres des associations de reconstitution gauloise de la Guerre des Gaules utilisent un peu les tentes qui viennent, parce qu’on ne connaît pas les modèles utilisés par nos aimables guerriers à moustache sans moustache. Et je n’ai aucun soucis à le dire au public, que ça n’est pas de la reconstitution les tentes, alors que les autres éléments de ma tenue le sont.

Et autant je trouve les autres polémiques ennuyeuses et répétitives, autant je trouve celle-ci tout à fait dangereuse. Comme vous le savez, toute initiative de contre-information me semble dangereuse. Et, à ce titre, jouer à monsieur Jourdain face au public, c’est lui apprendre sciemment de mauvaises choses, et ce à titre purement égoïste. C’est cher payé je trouve.
Toutefois, la question n’est pas si facile, car elle dépend également du point de vue de tout un chacun. Prenons une personne qui considère que la reconstitution c’est refaire tout un maximum comme on peut au plus proche de l’époque, y compris dans la technique de fabrication. Alors celui qui pense que les techniques de fabrication peuvent rester libres du moment que le résultat final correspond à l’objet voulu, toujours en respectant les sources, et bien celui-ci semblera n’être qu’un évocateur aux yeux du premier.
homme en armure à cheval, peinture captain americaEn résumé de cette première partie, il existe de nombreuses façons de pratiquer l’Histoire Vivante. Même si ma préférence va à la reconstitution, je me dirige de plus en plus vers des projets d’archéologie expérimentale, et j’ai joué régulièrement dans toutes les autres catégories.
Dans tous les cas, l’important c’est d’assumer ce que l’on fait pour le faire correctement, ça ne fait que faciliter la vie de tout le monde, la sienne en premier. Et surtout, surtout, surtout, restez honnêtes, n’entraînez pas le public dans vos erreurs, il le fait bien assez tout seul.

Dans la deuxième partie, que je vais tâcher de faire ce week-end, on parlera de choses positives, maintenant que la partie « définition et prises de tête » est derrière nous. On va évoquer de belles expériences d’Histoire Vivante, et l’intérêt de ces occupations.

En attendant cultivez-vous, avancez, mais n’oubliez pas de savoir d’où vous venez. Vous allez prendre La Vague.

 

La première image représente Pierre-Alain Capt, le potier antique
Le fureteur est une reconstitution proposée par l’association Fief et Chevalerie
Les images de films sont tirés de Don Camillo et Phillibert, Capitaine Puceau
L’Hoplite est une excellente proposition de l’association Athenea Promakhos
Captain Lajoute : Ann Jones

Alors, vous en pensez quoi ?