16 Oct
2017

Colinothorax

À l’atelier cette semaine, je travaille sur un modèle particulier d’armure grecque, le linothorax. Parlons-en !

Kesséssé ?

hoplite grec en armureEt bien sémillant lecteur, si tu as une image de guerrier grec de l’antiquité dans ton esprit, il y a une chance sur deux pour que tu saches déjà à quoi ressemble cette armure. C’est l’armure grecque classique, très répandue, que l’on retrouve sur de nombreux vases. Tu as déjà dû en voir au moins une fois dans ta vie, même du coin de l’œil ! L’autre armure classique est une cuirasse métallique reproduisant une musculature bien développée façon 300, on appelle ça une « cuirasse musclée » d’ailleurs.

Mais revenons à nos moutons grec, ici on parle du linothorax. Ce qui est amusant avec cette armure, c’est que malgré le fait que ça soit la plus répandue, et bien on sait au final assez peu de choses dessus.
Les vases nous livrent quantité d’images, de constructions, de vues, de dessins et de motifs, ce qui permet d’avoir une bonne idée de la forme générale qu’elle avait.
Seulement voilà, pour ce qui est de la matière… c’est encore sujet à débats.
Même pour ce qui est de l’origine de l’armure, c’est incertain, on a des représentations sur des peuples plus orientaux que les grecs, comme les perses. Ce que l’on sait, c’est qu’à un moment elle s’est mise à supplanter la cuirasse musclée, probablement pour des raisons de praticité et de possibilités techniques.
En effet, La cuirasse s’ajuste difficilement, est un peu pénible à porter, et nécessite beaucoup de métal ainsi qu’un un savoir-faire certains pour en réaliser la « musculature ».
Le linothorax est plus léger, plus ajustable, et laisse plus de libertés. On notera que selon les gens, on peut aussi dire « la linothorax », considérant que c’est « une armure », donc féminin.

 

Matières et construction

Le terme linothorax est assez facile à décrypter, et parle de lin comme matière principale. En effet, l’interprétation la plus courante veut que cette armure soit constituée de couches de lin superposées et collées ensemble. Le résultat c’est une armure très résistante, légère, avec une construction qui n’est pas sans rappeler nos gilets pare-balles modernes. En terme de matière, imaginez quelque chose de souple comme du cuir, mais dur comme du bois. On notera cependant que l’appellation linothorax est très récente.

Pendant un temps, la thèse du cuir a également été avancée, mais les capacités de production en Grèce antique de grandes peaux d’animaux au cuir épais est quasi nulle à l’époque antique, ce qui nécessite des circuits d’importation, et fatalement un surcoût. Cette théorie est abandonnée progressivement, bien qu’elle soit encore en question pour les modèles gaulois. En effet, ces derniers en portaient à la même époque, avec des motifs spécifiques, et avaient plus facilement accès à du cuir de qualité.

Autre théorie encore incertaine, la possibilité que les couches de lin soient cousues entre elles et non collées. Un peu à la manière d’un gambison, oui, merci pour ceux du fond qui suivent !
Cette thèse a ses défenseurs, développant l’idée que le lin collé n’aime pas la pluie et réagit mal, que c’est plus compliqué à produire etc. Mais aucun indice nous laisse à penser que c’était comme ça.

Théorie personnelle : utilisation de feutre compressé et de lin. Dans l’absolu, 14 couches de lin pour une armure, ce qui est souvent utilisé, c’est beaucoup de tissu. Dans quelle mesure la Grèce avait accès à autant de matière première de ce type ? Cela pose question. En revanche, du feutre compressé… pour une zone géographique portée sur l’élevage de chèvres et de moutons, c’est une matière première facile d’accès, avec une forte production et un coût réduit. J’expérimenterai ça plus tard dans l’année.

Après quelques tests, je suis toutefois fermement persuadé que la réponse se situe à la croisée des chemins. C’est à dire qu’une partie de l’armure est faite avec une technique, l’autre avec une autre, car c’est le seul moyen de respecter parfaitement les images dont nous disposons…

Par ailleurs, comme vous le voyez ci-dessus, sur la célèbre mosaïque d’Alexandre représentant Alexandre le Grand, ce dernier porte une armure de ce type, dont je compte m’inspirer pour réaliser un modèle à mon propre usage.

Affaire à suivre donc !

 

Bon et là tu nous fais quoi ?

Et bien chers histovores, la commande là est une reproduction adaptée d’un linothorax que l’on voit porté par Alexandre le Grand dans la discutable interprétation de Colin Farell dans le film Alexandre, de Oliver Stone. 16% sur rotten tomatoes, 2,5/5 sur allociné, j’aurais même pu dire que ce film était chiant, c’est internet qui l’a dit.

Oui, je sais. Oui, tu viens de comprendre le jeu de mots du titre de mon article, tu es affligé. Et je suis désolé pour ça, il est tard…

Bref, c’est un modèle de linothorax noir, d’inspiration historique, à destination du spectacle vivant plutôt. On le voit lors d’une scène où Alexandre a une discussion animée avec sa mère, campée par Angelina Jolie, qui a réussi à rendre son personnage d’Olympias encore plus horrible et détestable que le personnage historique. Et c’était pas facile.
Il s’agit donc à la fois de respecter la forme et la construction du linothorax, mais de sacrifier à l’historicité pure, et alléger l’ensemble pour permettre à l’artiste qui va porter l’ensemble de bouger au mieux dans son armure.

Prochain article : la fabrication ! En attendant, n’oubliez pas de garder l’esprit ouvert, vous allez prendre La Vague.

 

1 : Apex of the Hoplite late 6th century by Marek Szyszko
2 : Fragment de vase à figures rouges
3 : Mosaïque d’Alexandre, IIème siècle avant JC, conservée à Naples
4 : Image tirée du film Alexandre d’Oliver Stone, Alexandre sur Bucéphale

Alors, vous en pensez quoi ?