24 Jan
2017

Le bossu de Notre-Histoire

Normalement cette semaine, j’avais prévu de glander, faire une liste facile et le faire passer pour un article. Mais voilà, un de mes ptits camarades a dit de mon dernier article « Tu râles sur un truc pahisto qui ne se voulait pas histo, tu abuses  !» C’est mon côté vil.
Ni une ni deux, je me suis dit que j’avais envie de parler un peu de cette idée, histoire de me mettre à dos mes autres amis. Ainsi donc, posons-nous la question : en tant qu’Histophile et/ou Historien, peut-on aimer des choses qui font fi de la réalité historique ? Doit-on l’accepter ?
Je vais volontairement me restreindre aux films, mais ça vaut pour le reste des œuvres de fiction.

 

Pourquoi aimer un film ?

un homme en tenue noire dans un canapé léopard

Vous avez 3h. Non je plaisante, c’est moi qui les ai…
Bref, en considérant que les films sont des œuvres d’art à part entière, (je vous vois venir d’ici enlevez moi le débat sur les films de commande et les blockbusters tout de suite !) ils cherchent donc à provoquer de l’émotion. Comme n’importe quelle œuvre d’art, en théorie, ce sont des vecteurs d’émotion.

À ce titre, l’on a beau estimer qu’un film est mauvais, reconnaître qu’il est objectivement mauvais, si ce dernier nous a fait ressentir des émotions jugées positives, alors on va avoir tendance à l’aimer au delà des préjugés et des critiques. Par exemple, moi j’aime La Reine des Damnés de Michael Rymer. Me demandez pas pourquoi, devant vos sourires moqueurs je me sens toujours obligé de dire « ouiiiiii mais tu compreeeeeends, c’est pas siiiiiii mauvaaaaais, et puis la musiiiiiiique » etc.
À ce titre, aimer un film, ou une série, ne soyons pas sectaires avec les rejetons honteux, est avant tout une question d’émotion. Et cela ne se mesure pas vraiment.

MAIS. Car il y a un mais. Un film qui laisse quelqu’un de marbre aura pu séduire une autre personne parce que la technique est une prouesse. Et que se rendre compte de cet état de fait nécessite une culture, un œil ou une expérience que seul le second spectateur possède. Ainsi donc, l’émotion permettant d’aimer le film, d’une certaine manière, est déclenchée par quelque chose de plus matériel. Et vice-versa.

OUI MAIS. Et remais. Faire passer des émotions dans une œuvre de fiction, c’est aussi une question de recette. Une des premières choses que l’on image du film pirate des caraibesapprend en étudiant la mise en scène, c’est à quel point cette mise en scène change la perception du réel, ou développe ce dernier en l’exagérant. Il y a donc là une question de perception générale par rapport au spectateur. Soit une perception globale et généraliste, c’est la recette des blockbusters dont nous sommes gavés, soit plus précise et parfois moins accessible, et là c’est souvent chacun sa recette (et de belles recettes il y en a, Maïté serait fière.)
C’est exactement une considération de point de vue, nous ne faisons pas attention aux mêmes choses en fonction de ce que nous sommes.
Il y a donc beaucoup de raisons, qui ne sont pas toujours des choses réellement liées à la Raison, d’aimer un film.

Et nous voilà donc devant un problème. La plupart des historiens et des histophiles sont des êtres humains, avec de petits cœurs tout mous. D’autant plus depuis que l’on ne se préoccupe plus beaucoup de l’avis des vieux universitaires à la peau parcheminée qui s’enracinent dans leurs certitudes et leurs bibliothèques universitaires à la suite d’un mauvais jet de dés avec la vie. Je parle des vrais vieux, pas des universitaires en général, posez donc ce Michel Mourre* immédiatement, ce n’est pas une arme contondante. Enfin, pas normalement.

Ainsi donc ces histoboys point médian histogirls point médian histotous sont bien embêtés. Car certains films qui n’ont d’historiques que le nom ou le genre sur allociné sont superbes, et méritent d’exister. Comment faire cohabiter tout cela ?
Revenons aux fondamentaux du questionnement inversé et demandons nous…

 

Pourquoi un film devrait être historique ?

image du film OSS117

Et pourquoi pas ?
Avant toute chose, notons que je suis le premier à avoir envie de jeter des pierres ou des figues molles à ceux qui se permettent d’affirmer sans vergogne qu’après tout on peut le faire parce que 1) respecter l’Histoire c’est ennuyeux et 2) le spectateur ne vient pas au cinéma pour se cultiver mais pour se détendre. (Arguments véridique, y compris de la bouche de « spécialistes »)
Ce sont probablement deux des arguments les plus fallacieux que j’ai pu entendre de ma vie. Dans les autres, il y a par exemple :
« Blablabla, c’est marrant que c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rôle, nous sommes en 1955 Herr Bramard, on peut avoir une seconde chance » et « Vous savez cette histoire de viol sur mineur c’était il y a longtemps, c’est un bon artiste on va pas le condamner pour ça. »

L’on peut ainsi défendre que finalement respecter le code civil et la justice c’est ennuyeux, que l’on ne va pas au restaurant pour manger de bonnes choses, que si l’on conduit pour se détendre respecter le code de la route c’est ennuyeux, que porter un pantalon de survet’ c’est élégant et autres inepties. Comme le rappelait Alexandre Astier, La médiocrité n’est pas une fatalité (à noter en gros et en gras dans vos agendas). Et je pense qu’il existe une place en enfer toute particulière pour les gens qui emploient ce genre d’argument.

Cette diatribe vindicative étant terminée, revenons à des choses positives. Pourquoi respecter l’Histoire dans un film. Et d’ailleurs qu’est-ce que respecter l’Histoire dans un film ?
Je distingue deux types de respect de l’Histoire dans une œuvre de fiction : le respect matériel (costumes, accessoires, décors etc.) et le respect factuel (chronologie, personnages etc.) L’on a parfois les deux, mais souvent l’un ou l’autre. Et parfois d’habiles aménagements, dit-il pour défendre le Kingdom of Heaven de Ridley Scott.

un chevalier du XIIème siècle sur son cheval

Ainsi donc, pourquoi respecter l’Histoire dans un film ? Parce que ça ne coûte pas nécessairement plus cher de bien faire.
Tenez, prenons au hasard le Kingdom of Heaven de Ridley Scott, un film qui n’a pas été annoncé par une habile introduction en fin de paragraphe précédent.

Oui, il y a des incohérences chronologiques de plusieurs décennies. Oui, les costumes orientaux c’est un peu la foire sur plusieurs siècles. Oui, les templiers sont de gros méchants pas beaux qui pensent que hurler « c’est la volonté de Dieu ! » toutes les 10 minutes va convaincre naturellement un auditoire. Oui, parfois, certains personnages ont des collants et des ptites vestes en cuir parce qu’Orlando Bloom est plus seyant dedans. Et quelques autres trucs un peu partout.
Mais le reste. Le reste ! On a rarement vu des chevaliers et certains hommes d’arme aussi bien reconstitués au cinéma. Et ils ont une vraie cohérence visuelle, ils restent impressionnants, ils restent visuellement crédibles. Avec de la couleur, pas nécessairement sales, avec des vêtements et des équipements qui semblent parfaitement étudiés. Non seulement cinématographiquement ça fonctionne carrément, mais en plus le Grand Public va garder cette image en tête et s’être cultivé sans s’en rendre compte, et en y prenant du plaisir. Et quelques histophiles vont même peut-être verser des larmes de bonheur. En terme d’ambiance également certains passages sont incroyables, toutes les scènes à Marseille lors du premier voyage de Balian vers la Terre Sainte sont probablement d’une grande justesse. Reste à se demander si je trouve ça bien parce que le niveau global est médiocre pour ce qui est du Moyen-âge au cinéma ou parce que ça l’est réellement.

Et songez au formidable support pédagogique que cela représente ! Pour une classe, pour des jeunes, certains extraits de ce genre de film à grand spectacle, avec une réalité historique conservée, c’est la meilleure illustration possible. Et, encore une fois, sans rien gâcher aux besoins cinématographiques.
C’est d’ailleurs un autre argument que j’entends souvent. Il faut adapter le propos à notre époque, et aux besoins cinématographiques. Celui-ci n’est pas fallacieux, il suffit de voir un vieux film historique pour comprendre pourquoi il y a une nécessité d’adaptation. Toutefois, je reste persuadé que l’on peut faire de bonnes choses tout en respectant une certaine cohérence historique, et que tout le monde est content. La réalisation en revanche, c’est effectivement une question d’époque.

 

« Oui mais c’est inspiré de m’voyez »

Et c’est là que c’est compliqué. Je considère en règle générale qu’il existe 3 genres de films qui se disent inspirés de l’Histoire et qui ne sont pas historiques.

image du film Le Roi danse1) Ceux qui le disent par modestie, alors que c’est quand même pas si mal. Je n’ai pas d’exemple sous la main, mais il y en a.

2) Ceux qui le disent et le sont de fait parce qu’inspirés d’une autre œuvre artistique, 300 en est le meilleur exemple.

3) Ceux qui le disent et le font pour justifier de faire du grand n’importe quoi. On a même déjà vu des réalisateurs dire « c’est historique ouioui » et s’en dédire quand tout le monde leur jette des Duby** à la tête.

Ceux qui se servent du cépahisto alors je fais n’importe quoi ont souvent tendance à faire n’importe quoi. Et l’ensemble manque de créativité, de réalisme, et non content d’enfoncer des clichés on passe souvent un moment moyen, au mieux. Alors qu’en respectant la réalité historique, même un scénario bancal peut plus facilement tenir debout, des costumes sont plus crédibles etc. Je passe vite dessus parce que « lé movés flim histos » c’est pas le propos.

image du film 300

Prenons maintenant 300, de Zack Snyder, deuxième catégorie. Oui j’aime 300. Et j’aime la Grèce antique. Deux choses qui semblent difficilement compatibles. Mais c’est cette catégorie qui est au cœur de notre débat.
Or donc 300 est inspiré d’un comic, la bande-dessinée de zi iounit stèts. Et l’on pourrait se demander pour chipoter pourquoi Franck Miller n’a pas lui-même respecté l’Histoire en faisant ce comic. Et il répondrait sans doute en étant très vulgaire.
Ceci étant, le film est très bien, mêlant à la fois le genre si particulier de Franck Miller au genre si particulier de Zack Snyder, dont le style clipesque décousu fonctionne à merveille sur le propos. On est en plein cliché de la Grèce antique, les personnages sont marquants, les images sont chouettes, on s’y croit. Mais, le spectateur lambda ne faisant pas la différence entre se croire dans le comic et se croire dans la réalité historique, on aboutit à un nouveau seau de clichés dans lequel les gens vont patauger allègrement. Et l’impact est assez dommageable pour la connaissance du Grand Public de son propre passé. Mais le film est bon. Et c’est là que nous nageons en plein dilemmene.

 

Le dilemme.

Car oui, quand on sait pertinemment qu’un film est vecteur de clichés historiques et représente un dommage à terme sur la qualité de l’humanité, ne faut il pas s’insurger contre cet état de fait ? Ceux qui se disent non, reposez vous la question en remplaçant « historiques » par « racistes ». Je parle de qualité de l’humanité parce que la méconnaissance d’une réalité passée ne peut qu’engendrer des obscurantismes futurs. L’Histoire, c’est notre vivier d’expérience qui nous sert à ne pas refaire les mêmes erreurs. À la lumière du passé le présent s’éclaire, touça touça.
Il est donc dommageable dans l’immédiat qu’une œuvre de fiction ne respecte pas la vérité historique dont elle s’inspire avec plus ou moins de maladresse.

Boromir sonnant dans le cor du Gondor

Toutefois, un bon film, vecteur d’émotion, n’est-il pas également une forme de médiation ? J’ai lu quelques études sur un sujet que je souhaite aborder plus longuement par la suite, à propos de l’intérêt du Grand Public pour la chose historique, en pleine explosion. Et ces études affirment que ce sont les films du Seigneur des Anneaux qui auraient donné une espèce d’élan à cette tendance. Alors que le Seigneur des Anneaux n’a rien d’historique.

D’un coté des arguments contre : on véhicule des idées reçues, on nivelle la connaissance humaine vers le bas, et donc sa conscience de soi-même et des autres.
De l’autre les pour : l’art peut s’affranchir du réel, l’arrangement historique peut constituer une forme de médiation historique.

Alors, que faut-il choisir ? Pour ma part, je me garderai bien de faire ce choix. Autant je considère qu’il faut tâcher de faire historique dès qu’on le peut, autant une bonne oeuvre de fiction qui a honteusement triché peut être tout à fait valable. Il pourrait être pertinent de réaliser une étude sur le long terme sur la consommation d’œuvres de fiction à caractère historique, afin de définir s’il est plus bénéfique de ne regarder que des choses très historiques, ou de voir quel est l’impact de médiation d’œuvres qui ne le sont pas nécessairement. Les résultats pourraient être surprenants, mais passionnants de toutes les façons.

Ainsi donc, pour ceux qui ont eu la flemme de lire tout l’article :
– En tant qu’Histophile, peut-on aimer des films qui font fi de l’historicité ?
Sans doute, car l’histophile est un être humain qui a un cœur qui ressent des choses, en dehors de ses accointances historiques.
– Doit-on accepter que les œuvres de fiction fassent voler au vent leur crédibilité historique ?
La question reste en suspens, parce que l’on ne sait pas quel est l’impact réel sur la durée des œuvres d’inspiration auprès du public

image du film gladiator

Se pose alors la question des bons et des mauvais films. De ceux qui son appréciés de ceux qui ne le sont pas. L’on excuse un bon film qui ne respecterait pas l’Histoire alors que l’on fustige les mauvais qui ne le font pas non plus ? C’est assez injuste, mais c’est exactement ce que j’ai fait avec mon article sur le film Assassin’s Creed. Et le Monde est injuste, dur et violent. Car oui, nous sommes faits comme ça, pleins de passions et d’émotions.
Si un artiste peint une reproduction parfaite de la Joconde avec ses propres excréments, ça sera une prouesse artistique. S’il tente un tableau conceptuel non figuratif, cela passera bien moins facilement. Pourtant dans les deux cas, à temps égal passé sur chaque œuvre, avec les mêmes moyens et la même origine, notre perception va changer du tout au tout l’accueil des deux tableaux. Du coup, questionnement demeure : quel est l’impact sur la durée d’un mauvais film véhiculant des clichés historiques ?

Pour finir, une anecdote personnelle pour appuyer mon propos sur le dilemme évoqué. Et cette anecdote pourrait être racontée par d’autres, tant elle est partagée.
J’ai lu le Seigneur des Anneaux quand j’avais 10 ans. J’ai commencé à m’intéresser à l’Histoire en même temps, parce que c’était lié, je le savais. Et puis en allant sur internet de l’époque en 56k, j’ai découvert beaucoup de choses sur la fantasy, mais je cherchais plus de réalisme. Et l’Histoire m’a frappée au visage. C’est par la petite porte de la fantasy que je suis tombé définitivement dans l’Histoire. Et mon film historique de référence alors, c’était Braveheart, qui a merveilleusement joué son rôle de médiation pour moi.

image du film braveheart

Alors, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas accepter de bons films non historiques, et s’en servir comme outils de médiation ? J’aime Braveheart, Gladiator, et 300 . Parce qu’ils me parlent, parce qu’ils sont vecteurs d’émotion, et qu’ils sont une idée. Parce que l’Histoire, c’est aussi une idée. J’y reviendrai.

 

En attendant, cultivez-vous, avancez, mais n’oubliez pas de savoir d’où vous venez. Vous allez prendre La Vague.

 

– Les images de cet article sont tirées des films suivant : Le Bossu, La Reine des Damnés, Pirates des Caraïbes, OSS117, Kindom of Heaven, Le Roi danse, 300, Le Seigneur des Anneaux, Gladiator, Braveheart.
– Pour ceux qui n’ont toujours pas remarqué, je mets des blagues aussi au survol des images.
– * : auteur d’un dictionnaire historique bien connu des étudiants, ** : auteur notamment d’une encyclopédie historique bien connue des étudiants.

Alors, vous en pensez quoi ?