18 Jan
2017

Assassiner l’Histoire

J’étais sur mon bateau en train de siroter un thé, savourant quelques pincées d’herbe de la Comté après une journée bien accomplie au service de la Culture quand soudainement une vive lumière. Là, dehors ! L’HistoSignal ! Une seule signification possible : l’Histoire avait de nouveau été violée, salement, et sans beaux enfants en prévision.
Ni une ni deux je suis allé voir l’étendue des dégâts, pour découvrir un corps sans vie dans une obscure salle de cinéma parisien. Nul doute possible, le tueur en série violeur de templiers était de retour… Sur l’écran, à la faible lueur du projecteur, apparut le nom du film qui passait alors : Assassin’s Creed.
Retour sur cette affaire sordide.

À l’origine était le jeu vidéo

affiche assassin's creed, le filmEn 2007, les canadiens d’Ubisoft sortent une véritable bombe sur le marché du jeu vidéo : Assassin’s Creed.

Le jeu alterne entre des phases au XIIème siècle et des phases science-fiction, en 2012 (oui bon, ne rigolez pas, Blade Runner c’est le futur de 1992, et le 2 sort l’année prochaine.) Le personnage principal, incarné par le joueur, est enfermé dans un laboratoire et régulièrement connecté à une machine, l’Animus. Cette dernière permet de décoder les codes génétiques et de retrouver/revivre le passé des ancêtres de la personne connectée. Jusque là, ça va.
Au XIIème siècle, le joueur incarne donc un personnage d’assassin en Terre Sainte, et s’oppose à la volonté des templiers très méchants. Avec un fond de mystique par dessus, recette finalement relativement classique.
L’intérêt du jeu, c’était surtout des graphismes superbes, un beau scénario de déroulé, et un gameplay très ouvert et fluide, rendant le personnage particulièrement agréable à utiliser. Même la musique est fantastique, bref, un jeu comme on en fait peu.
Depuis, nous avons droit à des suites régulières à travers le temps, qui commencent à ressembler à des albums de Martine, tant sur les principes que sur l’intérêt. L’assassin à Venise, l’assassin et ses amis, l’assassin et les pirates, l’assassin n’a pas froid dans la neige, l’assassin et Londres 1900 c’est trop cool, l’assassin et la gomme magique, l’assassin et l’orange du marchand, l’assassin et la suite de trop, etc.

 

À l’origine de l’origine était… l’HISTOIRE.

Et, par ce merveilleux sous-titre qui ressemble à un carton tout en finesse du début d’un mauvais film presqu’Historique avec Nicolas Cage, je veux dire qu’une fois de plus le jeu vidéo susnommé est inspiré de l’Histoire.

Assassins…

forteresse syrienneLes assassins étaient une secte chiite dont la création remonte au courant du XIème siècle, en Syrie. Appelés aussi nizârites ou bâtinis, ils prônent une lecture du Coran particulière et une vision mystique du monde basée sur le secret et le mystère. On leur connaît plusieurs forteresses au Moyen-Orient, dont la plus célèbre, Masyâf. En très peu de temps, les assassins acquirent une place de choix sur l’échiquier politique au Moyen-Orient pendant la période des croisades, par divers biais.
Et l’Histoire reste encore très floue à ce sujet, même si le dossier semble s’épaissir d’années en années. Certains universitaires parlent même d’une invention pure et simple.
Au milieu du XIIIème siècle, les possessions nizârites sont dispersées et souvent détruites par les invasions mongoles (qui eux aussi sont arrivés sur l’échiquier politique des croisades à ce moment là.) Et à partir de cette période, on perd plus ou moins progressivement la trace des assassins. Bien entendu, il a existé des groupements et groupuscules siècles après siècles se réclamant de descendance des assassins légendaires, mais encore une fois cela reste confus.
Toutes les histoires les plus folles circulent à leur propos, ce qui était d’ailleurs le but original des assassins. Ma préférée, c’est celle où ces derniers, avides de connaissance, cherchèrent à récupérer le plus possible d’ouvrages rares, notamment sauvés de l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie, pour les mettre à l’abri dans leurs forteresses.
Bien entendu, ces récits ont alimenté de nombreuses œuvres de fiction. L’on retrouve ainsi nos assassins ou leurs adaptations dans Prince of Persia, Batman, Anges et Démons, le Marco Polo de Netflix etc.

…et templiers

Si l’on en croit une grande partie des œuvres de fiction de ces 30 dernières années, les templiers sont des gros vilains qui cherchent tout le temps qu’à causer des ennuis aux vaillants héros aventuriers/anticléricaux/archéologues/explorateurs/etc. Rien qu’une bande de comploteurs fanatiques. C’est bien simple, sur l’échelle des méchants de fiction, on a tout en haut les nazis, en dessous les communistes, et après les templiers. Avec parfois des combos nazis-templiers du plus bel effet nanardesque.
Ceci étant, les templiers c’était avant tout un ordre de chevalerie fondé en 1129 à Jérusalem dans le but d’accompagner, protéger et défendre les pèlerins de Terre Sainte. Et, plus vastement, défendre les intérêts de la chrétienté un peu partout dans le monde connu, en développant de formidables réseaux commerciaux et bancaires . L’ordre disposait de nombreux monastères, appelées commanderies, bien implantées dans le paysage local, et assurant diverses missions religieuses, commerciales et humanitaires.
En 1312, le Pape Clément V et le roi de France Philippe le Bel se disent qu’ils commencent à être gênants ces gens qui se développent trop bien et deviennent trop puissants. Et hop, démantèlement de l’ordre, tous au bûcher, fin de l’Histoire. Mais l’histoire, elle, continue.

Entre la malédiction lancée par le grand maître des templiers sur son bûcher, les rumeurs de trésor et autres néo-templiers, la fiction et l’interprétation s’en sont données à cœur joie.
Et vraiment, on a eu du pas trop mal comme du terrifiant de bêtise à ce niveau là (J’en parlait au début, Nicolas Cage a tourné un film à propos de templiers, ça veut bien dire ce que ça veut dire.) Pour en savoir plus sur la partie cinéma, je conseille l’excellent programme Youtube On va faire Cours.

 

Et ce film alors ?

une foule d'hommes en armes, renaissance« Meh. »
C’est le genre de film capable de rendre fou. On a un matériel de base, l’Histoire, qui est riche, complet, dense, solide, sans avoir besoin de grosses adaptations pour faire un carton.
On a un jeu vidéo avec un principe de base excellent, un beau développement, de belles idées.
Et on a un film qui ressemble à un croisement entre un chou de Bruxelles et une courgette. Visuellement, c’est parfois intéressant, il y a une idée qui aurait pu être originale, mais finalement les quelques personnes qui apprécient vraiment l’ensemble semblent naturellement louches.

La narration est brouillonne, les belles chorégraphies de combat sont cassées par des sauts dans l’Histoire TOUT LE TEMPS. En gros si le personnage principal se bat dans le passé, toutes les minutes la réalisation fait un plan sur le personnage coincé dans l’animus. Je pense qu’on a trouvé LA bonne recette pour ruiner des scènes de combat au cinéma. Dans l’absolu c’est intéressant une fois ou deux mais pas quand cela devient systématique.
Et tout le film est comme ça, un gigantesque « oooh ça commence à être symp… ah non en fait. » Et c’est dommage ! Rappelons une idée du domaine artistique : « On peut violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants. » Et c’est pas moi qui le dit, c’est un certain Alexandre Dumas. Ceci étant, l’homme est coupable de notre vision totalement faussée des Mousquetaires (À ce sujet, là encore On va faire Cours).

deux personnages de fiction encapuchonnésVaste et grand débat, est-ce souhaitable ou envisageable de faire ce genre de chose ? Doit-on l’accepter ? Voilà une autre question qui sera longuement abordée sur ce blog. Je suis le premier à savoir apprécier une bonne fiction, même si l’Histoire y danse la gigue avec sa réalité, mais quand en plus l’œuvre en tant que telle est bancale, voir mauvaise, là du coup rien ne passe plus.
Je suis allé voir ce film avec quelqu’un qui n’a aucune accointance historique, et qui a eu le même sentiment que moi. Cela semblait être un brouillon pire que le Lucy de Luc Besson, avec la même dose de promesses inclues. Un programme électoral en somme, avec le même matraquage médiatique également.

Ceci étant la réaction de mon candide me fait dire que le public commence à savoir quand on essaie de le prendre pour un jambon, et de plus en plus. La perception de la réalité historique est encore balbutiante, mais la multiplication des supports et des thèmes entraîne naturellement un attrait, un intérêt pour la question. De plus en plus de cinéastes font le choix également de s’intéresser vraiment à une certaine réalité historique, ce qui laisse présager de choses intéressantes pour la suite.

En attendant cultivez-vous, avancez, mais n’oubliez pas de surveiller vos arrières. Vous allez prendre La Vague.

(Les photos sont issues du film Assassin’s Creed, ou de sa campagne de promotion. L’illustration de templiers est un travail signé de l’excellent Patrick Dallanegra. La photo de Masyâf est sous licence wikipedia commons.)

Alors, vous en pensez quoi ?